Religion

186.988.000Population

923.768 Km2Superficie

Lire le rapport
keyboard_arrow_down

homekeyboard_arrow_rightNigeria

Le cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective

Le Nigeria est une République fédérale démocratique composée de 36 états et du territoire de la capitale fédérale où se trouve la capitale, Abuja. L’article 10 [1] précise que ni la Fédération, ni aucun état ne peut adopter une religion d’État. L’article 15 de la Constitution dispose que personne ne peut être discriminé sur le fondement de sa religion. L’article 38 de la Constitution [2] garantit la liberté de conscience et de religion, dont la liberté de pratiquer et de propager une religion par l’instruction, et le droit de se convertir. [3] Ce même article prévoit également que si cette instruction religieuse ne correspond pas à l’appartenance religieuse de cette personne, elle ne peut être obligée de suivre des cours d’instruction religieuse contre sa volonté. La même chose vaut également pour les cérémonies religieuses. [4]

Pour promouvoir l’intégration sociale dans le pays le plus peuplé d’Afrique, l’article 15 de la Constitution oblige l’État à promouvoir les mariages interconfessionnels ainsi que les clubs et associations ouverts aux membres de religions différentes. [5] La Constitution interdit aux partis politiques d’utiliser une appartenance religieuse pour adhérer à un parti.[6]

Mohammad Buhari, ancien général de l’armée et de confession musulmane, est le président depuis le 29 mai 2015. [7] Son prédécesseur, Goodluck Jonathan, était chrétien. L’actuel vice-président, Yemi Osinbajo, est membre de l’Église pentecôtiste des rachetés de Dieu. [8] La composition du gouvernement reflète le large spectre religieux du Nigeria. Elle est sujette à des changements à chaque élection présidentielle.

Lorsque le gouvernement du président Buhari a pris ses fonctions, il a été confronté à de graves problèmes, notamment la corruption et la pauvreté. Sur le plan économique, le pays dépend largement du pétrole et du gaz naturel. Au cours de la période faisant l’objet du présent rapport (2016-2018), le pays s’est concentré sur un certain nombre de questions, telles que des conflits dans
différentes régions du pays. Il s’agit notamment: [9]

 de la guerre et la terreur exercées par les milices djihadistes de Boko Haram dans le nord-est du pays ainsi qu’aux pays limitrophes (Cameroun, Tchad et Niger) provoquant 20 000 décès depuis 2009, plus de deux millions de réfugiés, des millions de personnes tributaires de l’aide humanitaire, des milliers de femmes et de jeunes kidnappés réduits en esclavage ou recrutés de force pour accomplir des activités militaires et commettre des actes terroristes. [10] Selon les déclarations officielles, depuis 2015, l’armée nigériane, travaillant avec les pays voisins, a repoussé Boko Haram. Les militants islamistes se sont divisés en factions, et à ce jour, ils n’ont pas été complètement éliminés ; [11]

 des attaques sanglantes, principalement perpétrées contre des fermiers chrétiens par des éleveurs de bétail peuls de confession musulmane (plusieurs milliers de morts depuis 2010). Dans ce conflit qui se déroule dans la ceinture centrale multiethnique du Nigeria, la question centrale est la terre, bien que les questions culturelles et religieuses s’y rattachent étroitement ; [12]

 des conflits religieux violents dans diverses parties du pays, les motifs religieux se chevauchant avec un arrière-plan sociopolitique (plusieurs milliers de morts depuis l’an 2000) ; [13]

 des tensions latentes et persistantes dans le delta du Niger, riche en ressources naturelles, contre les autorités centrales (présentes depuis 2006 et qui ont à nouveau explosé en 2016). [14]

L’appartenance religieuse joue globalement un rôle important dans le système politique nigérian. C’est pourquoi le système des partis est le reflet de la composition ethno-régionale et religieuse du pays. [15] Les ambitions et les sensibilités des individus et des groupes sont souvent plus importantes que les programmes des partis. Or, le grand nombre de partis aggrave cette situation, alourdissant le système. Il y a actuellement près de 150 organisations qui se préparent aux élections qui se tiendront en février 2019. Parmi elles, 67 avaient bénéficié d’une reconnaissance officielle en janvier 2018. [16]

Comme la religion est depuis longtemps une source de conflit au Nigeria, il n’y a pas de chiffres officiels en ce qui concerne l’appartenance religieuse. [17] Les chrétiens et les musulmans prétendent chacun constituer la majorité du pays. [18]

L’article 275 de la Constitution nigériane permet à chaque état de créer une Cour d’appel de la charia. [19] L’article 277 dispose que les tribunaux d’appel islamiques ne sont compétents qu’en matière de droit matrimonial et familial, si toutes les parties sont musulmanes. [20]

Dans le cadre d’une évolution controversée, la charia islamique a été introduite dans les affaires pénales dans 12 états du nord du Nigeria à partir de l’an 2000. [21] L’autorité des tribunaux de la charia en matière pénale varie selon les états. [22] Dans l’état de Zamfara, au nord-ouest du Nigeria, les affaires pénales sont jugées par un tribunal de la charia lorsque toutes les parties sont musulmanes. [23] Les tribunaux de la charia peuvent rendre des jugements et fixer des peines reposant sur le droit pénal islamique. Ces peines comprennent les coups de bâton, l’amputation et la lapidation. [24]

La question de savoir si le droit de la charia est compatible avec la Constitution fédérale du Nigeria est controversée, surtout en ce qui concerne les questions de droit pénal. [25] Il ne fait aucun doute que l’introduction de la loi islamique dans les affaires pénales a accentué les tensions entre chrétiens et
musulmans dans de nombreuses parties du pays.

Incidents

Compte tenu des nombreuses attaques commises par des groupes islamistes ou djihadistes, la situation de la liberté religieuse au Nigeria ne s’est pas améliorée au cours de la période faisant l’objet du présent rapport, et elle reste extrêmement tendue. Dans certaines régions du pays, en particulier au centre du

Nigeria, la situation s’est même détériorée. [26] Il y a essentiellement trois
causes à cela :

1. la terreur perpétrée par l’organisation djihadiste islamiste Boko Haram, qui continue de commettre des attaques sanglantes dans le nord-est du pays et de se livrer à la traite des êtres humains ;

2. les affrontements entre les nomades musulmans et les paysans chrétiens sédentaires pour la terre (au centre du Nigéria) ;

3. le fait que les autorités aient omis d’enquêter sur les atteintes à la liberté religieuse telle qu’établie dans la Constitution du pays.

Contrairement à une idée souvent répandue dans les pays occidentaux, la milice Boko Haram n’est pas le seul groupe islamiste à commettre ces actes de violence. D’autres organisations contribuent à déstabiliser les zones centrales et plus méridionales de la ceinture centrale du Nigeria.

Le 24 avril 2018, des hommes armés sont entrés dans l’église catholique du village d’Aya-Mbalom, dans l’état central de Benue, au début de la messe de 5h30 du matin, et ont tiré plusieurs coups de feu. Dix-neuf personnes, dont les célébrants, le père Joseph Gor et le père Felix Tyloha, ont été assassinées. Beaucoup d’autres ont été blessées. [27]

Selon certains témoignages, les peuls avaient laissé paître leur bétail autour du village avant de prendre d’assaut le village et l’église, armés d’armes à feu et de machettes. [28] Après l’église, le groupe armé a également attaqué plus de 60 maisons et granges. [29] Les habitants se sont enfuis dans les villages voisins. « Nous confirmons la mort du père Joseph Gor et du père Felix Tyloha, au cours de l’attaque mortelle commise par des éleveurs djihadistes dans le village de Mbalom », confirme une déclaration de l’Office de presse du diocèse de Makurdi. [30] Le responsable des communications sociales du diocèse, le père Iorapuu, a déclaré que des massacres avaient également été commis dans d’autres villages de la région, mais « il semble que la police n’en savait rien ». [31]

La presse nigériane a rapporté qu’au moins 35 personnes avaient été tuées, également le 24 avril, dans le village de Tse Umenger, également dans l’état de Benue. [32] Selon des témoins locaux, le massacre a été commis par au moins 50 nomades armés qui avaient envahi le village vers 7 heures du matin.

Les massacres dans différents villages de l’état de Benue ont exacerbé les tensions à Makurdi, capitale de cet état, où plusieurs adolescents ont brûlé des pneus de voiture pendant des manifestations. [33]

Le père Iorapuu a critiqué les forces de sécurité. Malgré des attaques similaires dans d’autres villages de la région, elles n’étaient absolument pas préparées, a-t-il déclaré au portail d’information Daily Trust. [34] Le prêtre a mis en garde contre la montée des conflits dans l’État de Benue, à la suite de l’afflux continu de réfugiés fuyant les conflits armés dans les régions septentrionales du pays. [35]

En avril 2018, l’état de Nasarawa, situé au nord de l’état de Benue, a également été le théâtre de multiples attaques sanglantes menées par des éleveurs peuls contre des fermiers locaux, membres de l’ethnie Tiv. Selon le quotidien Daily Post et selon les partenaires de projet de l’AED sur place, 39 personnes au total ont été tuées et 15 maisons ont été détruites. [36] Les municipalités d’Awe, Obi, Keana et Doma dans le district sénatorial du Sud de Nasarawa ont également été touchées. [37]

Après les massacres, les évêques catholiques du Nigeria ont demandé la démission du président Buhari. [38] « Il est temps pour le Président de choisir la voie de l’honneur et d’envisager de se désister pour sauver la nation de l’effondrement complet ». La déclaration des évêques exprimait leur émoi : « Ces âmes innocentes ont prématurément rencontré la mort, du fait d’une bande inhumaine et abjecte de terroristes meurtriers et déchaînés qui ont transformé les vastes terres de la ceinture centrale et d’autres parties du Nigeria en un immense cimetière ». [39]

Le père Jan Gor a écrit sur les réseaux sociaux : « nous vivons dans la peur que les peuls reviennent dans la région de Mbalom. Ils refusent de partir et continuent de faire paître leurs troupeaux. Nous n’avons aucun moyen de nous défendre. […] Leurs cris désespérés d’appel à l’aide et de demande de sécurité n’ont pas été entendus par ceux qui auraient dû les entendre. […]  Ils [les deux prêtres] auraient pu fuir mais fidèles à leur vocation, ils sont restés pour continuer à servir leur peuple jusqu’à la mort », ont expliqué les évêques. [40]

Les évêques accusent le gouvernement fédéral et ses forces de sécurité d’avoir échoué. « Comment le gouvernement fédéral peut-il reculer alors que ses services de sécurité ferment délibérément les yeux sur les cris et les gémissements de citoyens désarmés et sans défense ?  Cela fait plus de deux ans que la Conférence épiscopale catholique ainsi que de nombreux autres nigérians bien intentionnés ne cessent de demander au Président de repenser la configuration de son appareil de
sécurité et de sa stratégie en la matière », ont-ils ajouté. Le 8 février, une délégation d’évêques a rendu visite au Président pour attirer son attention sur la précarité de la situation en matière de sécurité : « depuis lors, la saignée et les destructions de maisons ont augmenté en intensité et en brutalité. […] Aujourd’hui, nous, chrétiens, nous sentons violés et trahis dans une nation que nous avons tous continué à servir et pour laquelle nous avons tous prié. […] Si le Président n’est pa capable de maintenir la sécurité dans notre pays, alors il perd automatiquement la confiance des citoyens », ont-ils prévenu en conclusion. [41]

Au cours de la période faisant l’objet du présent rapport, au nord-est du Nigéria et dans les pays voisins, la milice djihadiste Boko-Haram a menacé fortement la sécurité, non seulement des chrétiens, mais aussi des musulmans. Depuis 2009, Boko Haram a tué plus de 20 000 personnes, et environ 2,6 millions de personnes ont été forcées de fuir leurs maisons. [42] À cela s’ajoutent des milliers d’enfants kidnappés par l’organisation, et formés comme combattants. Le nombre précis de membres de Boko Haram est difficile à déterminer, certainement plusieurs milliers. [43]

Le président Buhari avait déclaré que la lutte contre Boko Haram était au centre de sa présidence. [44] Quelques progrès semblent avoir été faits en vue d’affaiblir leur puissance dans certaines régions. [45] Pourtant, il n’y a pas de raison sérieuse de supposer que l’armée nigériane ait vaincu Boko Haram, contrairement à ce que le président Buhari a annoncé à maintes reprises au cours de la période faisant l’objet du présent rapport. C’est plutôt le contraire qui semble en fait être le cas. La BBC a rapporté 150 attaques en 2017, soit 23 de plus qu’en 2016. [46]

Perspectives pour la liberté religieuse

Les perspectives pour la liberté religieuse au Nigeria dépendent de trois préoccupations centrales.

Premièrement, le gouvernement national d’Abuja réussira-t-il à assurer la sécurité dans les régions touchées par la crise, dans le centre et le nord-est du Nigeria ? À ce jour, le président Buhari n’a pas consacré suffisamment de ressources à la lutte contre les atrocités pour les faire cesser et poursuivre les responsables. Le non-rétablissement de la stabilité pourrait entraîner plus de famine et de déplacements de population.

Deuxièmement, c’est souvent la pauvreté qui pousse les gens – en particulier les jeunes – entre les mains des intégristes. Il est urgent et nécessaire d’investir et d’agir pour le développement.

Troisièmement, le gouvernement doit veiller à ce que la liberté religieuse soit consacrée par la loi.

Un risque d’éclatement du Nigeria ne peut être pas exclu, surtout compte tenu de l’immense diversité ethnique et culturelle du pays.

Notes de fin de texte / Sources

[1]  Nigeria’s Constitution of 1999 with Amendments through 2011, constituteproject.org,
https://www.constituteproject.org/constitution/Nigeria_2011.pdf?lang=en

[2] Nigeria's Constitution…, op. cit.

[3] Cf. aussi Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, op. cit.

[4] Nigeria's Constitution…, op. cit.

[5] Ibid.

[6] Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, op. cit.

[7] “Munzinger Länder: Nigeria”, Munzinger Archiv 2018, https://www.munzinger.de/search/start.jsp

[8] “Meet Buhari’s running mate, Prof Yemi Osinbajo”, Vanguard, 17 décembre 2014,

Meet Buhari’s running mate, Prof Yemi Osinbajo

[9] Munzinger Archiv 2018, op. cit.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, op. cit.

[18] Pour la part de chaque communauté confessionnelle dans la population totale, cf. Grim, Brian et. al. (eds.), Yearbook of International Religious Demography 2017, Leiden/Boston: Brill, 2017.

[19] Constitution of the Federal Republic of Nigeria of 1999 (version de 2011), op. cit.

[20] Ibid., as well as Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, Labor, op. cit.

[21] Munzinger Archiv 2018 op. cit.

[22] Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, op. cit.

[23] Ibid.

[24] Ibid.

[25] Munzinger Archiv 2018, op. cit.

[26] Des références claires sont fournies dans la suite du présent texte.

[27] Agenzia Fides, 25 avril 2018, http://www.fides.org/en/news/64086-
AFRICA_NIGERIA_Two_priests_among_victims_in_central_Nigeria_massacres

[28] ‘Nigeria: 19 Tote bei Angriff auf Kirche’, quoted in Die Tagespost, 25 avril 2018, op. cit.

[29] ‘Two priests among victims in central Nigeria massacres’, op. cit.

[30] Ibid.

[31] Ibid.

[32] Ibid. and Ameh Comrade Godwin, Daily Post, 24 avril 2018, http://dailypost.ng/2018/04/24/breaking-35-killed-herdsmen-burn-entire-benue-village/

[33] Ibid.

[34] “Nigeria: 19 Tote bei Angriff auf Kirche”, quoted in Die Tagespost, 25 avril 2018, op. cit.

[35] Ibid.

[36] John Owen Nwachukwu, Daily Post, 17 avril 2018, http://dailypost.ng/2018/04/17/herdsmen-strike-kill-39-raze-15-houses-nasarawa/

[37] Ibid.

[38] “Let the President step down if he is unable to defend the nation”, Agenzia Fides, 27 avril 2018, http://www.fides.org/en/news/64101-
AFRICA_NIGERIA_Let_the_President_step_down_if_he_is_unable_to_defend_the_nation

[39] Ibid.

[40] Ibid.

[41] Ibid.

[42] Marlon Schröder, “Boko Haram. Alles zur Terrororganisation”, Zeit Online, 29 mars 2018,
https://www.zeit.de/politik/ausland/boko-haram-ueberblick

[43] Ibid.

[44] Munzinger Archiv 2018, op. cit.

[45] CNN donne un aperçu des attaques perpétrées par Boko Haram de 2002 au 26 février 2018, “Boko Haram Fast Facts”, CNN, 8 mai 2018, https://edition.cnn.com/2014/06/09/world/boko-haram-fast-facts/index.html

[46] Mark Wilson, “Nigeria's Boko Haram attacks in numbers – as lethal as ever”, BBC, 25 janvier 2018, http://www.bbc.com/news/world-africa-42735414

Qui sommes - nous?

Aide à l'Eglise en Détresse (AED) est un organisme de charité catholique rattaché directement au Saint Siège. Fondé en 1947, il soutient plus de 6 000 projets pastoraux dans plus de 140 pays chaque année. A travers ses trois pillliers que sont l'information, la prière et le partage, l'AED aide les chrétiens partout où ils sont persécutés, oppressés ou dans le besoin.